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Stéphane Saubole - Rédacteur

Souvenirs de Séville II - L'Alcazár - Inédit - Juillet 2016

8 Juillet 2016 , Rédigé par stephanesaubole Publié dans #Patrimoine

 

 Souvenirs de... Séville 

 

 

 

 

Mécanisme baroque à l'Alcazár 

 

 

 Souvenirs de... Séville 

 

 

 

 

Le miracle des cours 

 

 

Souvenirs de Séville II - L'Alcazár - Inédit - Juillet 2016

La Fontaine du Succès, dans le Jardin des Dames de l'Alcazár (Photo Karine Lefebvre)

 

Le visiteur des jardins de l'Alcázar de Séville y déambulera au cœur du brouhaha généré par les discussions de touristes du monde entier, les babillements d'élèves en voyage scolaire et les instructions de photographes aux mariés ou aux communiants. Cependant, toutes les heures, dans le Jardin des Dames, le long de la Galerie du grotesque, deux mélodies du XVIIe siècle, composées par Francisco Correa de Arauxo de Acebedo raviront les oreilles des plus attentifs.

 

 

 

Enregistrement dans le Jardin des Dames : Seis Glosas sobre el Canto Llano et LXVIII Canto Llano de la Inmaculada Concepción de la Virgen María y Siguense Dies, du compositeur Francisco Correa de Arauxo de Acebedo

 

 

Canto Llano Inmaculada Concepción, du compositeur Francisco Correa de Arauxo de Acebedo, interprété par l'organiste Santiago Banda (août 2008)

Une idée a-t-elle jamais disparu ? D'aucuns auraient jugé que la germination dans UN cerveau de "ce que l'esprit conçoit ou peut concevoir" (d'après la définition du CNRTL), et la formulation de cette représentation abstraite, lui offrissent une existence éternelle. Par ailleurs, que l'on comprenne la délicate notion de concept comme une "signification d'un terme, au sens de son intention, ou de sa dénotation" ou tel "un universel, une forme de classe sous laquelle on peut subsumer un singulier" (Octave Hamelin) ; qu'on la définisse plutôt en "une information sur le monde qui est formée de l'association avec d'autres informations", l'imagine-t-on se désagréger du corpus mental des humains ? Certes, nombre se plaisent à "eldoradorer" dans les civilisations englouties, en interprétant les codex mayas et les manuscrits de Tombouctou, ou en phantasmant sur les disparitions des bibliothèques d'Alexandrie, de Cordoue, de Constantinople, de Lisbonne, de Beyrouth, de Bagdad... Ils ne nieront pas, qu'au long cours de l'Histoire, ont réapparu des connaissances dissimulées dans les soubassements des siècles, comme auraient jailli les eaux d'hypocaustes miraculeusement préservés de la crase des temps. La stupéfaction en fut parfois d'autant plus vive que les liens de causalités – fruits de contingences - se révélassent inattendus. 

Le premier clavier, conçu "par défaut"

 

 

Ainsi, le premier clavier d'un instrument fut conçu "par défaut", en raison de contraintes strictement techniques, afin de transmettre un "souffle" d'air et de faire sonner des aulos (sortes de hautbois), par un simple piston. L'orgue hydraulique aurait été créé, comme nombre d'innovations - la soupape, la pompe à cylindre, le monte-charge, la clepsydre, l'horloge musicale, le canon à eau... - par un même homme. Ctésibios (Κτησίϐιος/Ktêsíbios), innovateur génial né au IIIe siècle av. J.-C. à Alexandrie, est toujours considéré comme le fondateur de l'école des mécaniciens d'Alexandrie, ces "mécaniciens", à la vocation technique au sens "d'ingénieur", se révélant également des savants et des lettrés. Ayant pris conscience de l'élasticité de l'air, il aurait laissé un ouvrage de référence, aujourd'hui perdu : Les Commentaires. Dès le règne du diadoque Ptolémée 1er Sôter (né vers -368 et mort en -305), la plus grande ville du monde hellénistique était dotée d'un établissement qui comprenait le "Musée", des salles de cours, des laboratoires et la "Bibliothèque", qui, à l'époque des deuxième et troisième souverains de la dynastie, devint monumentale : près de 800 000 exemplaires. La splendeur de "l'École" se maintint durant les règnes de Ptolémée II "Philadelphe", Ptolémée III "Evergète", Ptolémée IV puis Ptolémée V (disparu en 180 av. J.-C.), ces régnants successifs attirant les esprits les plus prestigieux du pourtour méditerranéen. Après un relatif déclin, la cité connut un nouvel âge d'or culturel, aux Ier et IIe siècles de notre ère, sous l'empire romain.

 

Souvenirs de Séville II - L'Alcazár - Inédit - Juillet 2016

 

Schéma du fonctionnement de l'hydraule (http://kotsanas.com/fr/exh.php?exhibit=2101001)

 

Philon de Byzance, scientifique grec de la fin du IIIe siècle av. J.-C. fut le premier à transmettre le leg de Ctésibios avec la rédaction, entre autres écrits, d'un Traité des clepsydres, d'un Traité des instruments merveilleux (orgues et tuyaux) et de Pneumatiques, qui nous parvinrent par des traductions en arabe. Plus tardivement, au Ie siècle ap. J.C., Héron d'Alexandrie décrivit l'hydraule dans Πνευματικά (Pneumatica), une étude composée de deux livres traitant de la pression de l'air et de la vapeur d'eau. Précédemment, Vitruve, au Ier siècle av. J.-C., avait concentré dans De Architectura l’essentiel des connaissances relatives à "l'architecture" antique, alors entendue comme un vaste domaine comprenant la construction, la chimie, le génie mécanique ou la planification urbaine. Vitruve analysa donc une multitude d'inventions antérieures, redécouvertes à la Renaissance. 

 

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Représentation de l’orgue Vitruvien

Un instrument répandu dans l'empire romain

 

 

Le fonctionnement de l'hydraule repose sur la régulation de la pression de l'air, que Ctésibios a résolu en immergeant une cloche en bronze - le pnigée - dans un grand volume d'eau. Il a conçu deux pistons, reliés à une soufflerie composée de deux pompes à cylindre, fonctionnant avec des grands leviers actionnés manuellement ; ce qui permet de maintenir un souffle régulier dans l’instrument et d'alimenter une bulle prisonnière sous ce fameux pnigée, via deux tuyaux abouchés à son sommet. L'eau peut pénétrer et sortir de cette cloche d'eau par sa base, comprimant ainsi l'air (les arrivées étant fermées par des soupapes) qui ne peut s'échapper que vers une troisième perforation au sommet. De cette tierce embouchure, un tuyau l'oriente vers un sommier (une caisse) surmonté d'un clavier (une autre invention de Ctésibios). Ses différentes "touches" autorisent l'accès de l'air vers le syrinx (rangée de tuyaux sonores d'inégales longueurs donnant une gamme). Cet instrument fut souvent utilisé dans l’empire romain. On le trouvait dans les théâtres, comme en témoigne la mosaïque de Zliten en Lybie, ou dans les habitations des riches familles. Des reliquats ont été mis à jour, lors de fouilles archéologiques, à Aquincum (aujourd'hui Budapest), à Dion, en Macédoine grecque, à Aventicum, en Suisse, à Pompéi...

Souvenirs de Séville II - L'Alcazár - Inédit - Juillet 2016

 

Mosaïque d'une villa romaine de Nennig (Allemagne), du IIIème siècle ap. J.

Les châteaux se transformèrent en palais

Les principes de ce système furent perdus, en Occident, durant le Haut Moyen Âge. L'idée de l'hydraule aurait dérivé quelques siècles, depuis les rives de l'Europe vers les côtes byzantines ou les terres arabes... Mais, comme les idées "sont de petites bêtes qui voyagent beaucoup", elles ressurgissent en infiltrant le corpus de sociétés dont les socles n'ont jamais été totalement étanches. Plus factuellement, l'orgue hydraulique, désormais automatique, fit sa réapparition à la Renaissance, avec un modèle célèbre, construit au XVIe siècle dans les jardins de la Villa d'Este, de la ville de Tivoli. Ce type d'ouvrage coincida avec la redécouverte de la culture classique et un contexte socio-économique plus apaisé dans nombre de régions d'Europe. Les châteaux se transformèrent en palais, s'ouvrant vers l'extérieur, donc vers des jardins. D'origine milanaise, Vermondo Resta, "maestro mayor" de l'Alcazár de Séville, de 1603 à sa mort en 1625, est demeuré célèbre pour avoir donné une teinte italianisante au monument andalou. Il détermina plus spécifiquement son identité maniériste au Jardin des Dames et à sa Galerie du Grotesque. C'est donc logiquement qu'on lui attribua – bien qu'aucune source ne l'atteste incontestablement – la conception, vers 1613, de l'orgue aquatique d'une fontaine monumentale située dans l'une des cavités de la galerie. D'autres orgues cachés ensorcelaient alors le site. Aujourd'hui, l'installation s'avère l'unique fontaine-orgue du XVIIème siècle conservée en Espagne et l'une des quatre au monde. 

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Schéma de l'orgue hydraulique élaboré dans les années 2000

Une reconstruction totale en 2006

En 2004, on demanda à Leonardo Lombardi, professeur en archéologie, un diagnostic quant à l'état d'un mécanisme hors de service, afin de le réhabiliter. Il préconisa, en raison de sa vétusté, une reconstruction totale. Cette intervention fut finalisée en juin 2006 par le Britannique Rodney Briscoe, l'un des seuls artisans actuellement capables d'oeuvrer en ce domaine. L'instrument, complétement automatique, est doté des composants suivant : un afflux d'eau qui produit des tourbillons capables de capturer de l'air et de le relâcher dans un contenant qui se situe en dessous ; un conduit, un stabilisateur de pression ; une console qui reçoit le souffle et le distribue aux tubes de l'orgue ; un cylindre activé par une roue hydraulique et pourvue des dents (pignons) nécessaires pour ouvrir les valves, vannes, des soupapes et 70 tubes pour la reproduction des motifs musicaux.... 

Souvenirs de Séville II - L'Alcazár - Inédit - Juillet 2016

Vision, par un oeilleton, du mécanisme actuel (Photo Karine Lefebvre)

L'orgue hydraulique actuel se situe dans l'une des cavités masquées par les "coulisses", dont est dotée, sur ses côtés, la Fontaine du Succès. L'instrument s'avère entouré des "reliques" de trois installations précédentes. À droite de la fontaine, derrière le mur apparent, une galerie étroite et basse de 2,20 m de long et de 90 cm de large donne accès à un espace souterrain d'1,60 m de profondeur et d' 1 mètre de largeur. Le toit de cette "caverne" comporte une ouverture circulaire où est cimenté un vase de terre cuite qui constituait l'élément central du premier système sonore. Dans la galerie étroite, on relève la présence d'un dolium (jarre, vase), relié par un tube de plomb à un réservoir suspendu. Les murs de ces lieux conservent des traces de consoles et de connections de tuyaux. Au même endroit, voisinent les deux fûts de fer de la troisième opération...

Interruptions et renaissances


À l'origine, l'orgue de la Fontaine du Succès était déjà un exemplaire unique, distinct, par exemple, de celui de la Villa d’Este. Son fonctionnement fut interrompu une première fois, en 1755... par le tremblement de terre de Lisbonne. Le 1er novembre 1755, la ville portugaise fut ravagée (entre 50 000 et 70 000 victimes) par le séisme le plus terrible de l'histoire européenne - une magnitude estimée entre 8,5 et 9 sur l'échelle de Richter - qui fut ressenti à Hambourg, en Finlande ou aux îles des Açores ! Le tsunami qui s'ensuivit causa des dégâts considérables dans tout le sud du Portugal, les ports du Golfe de Cadix (avec des vagues de 5 à 15 mètres), l'Andalousie... La catastrophe naturelle a ainsi incidenté différents travaux dans l'Alcázar de Séville, certaines zones du site, comme le palais gothique, ayant été gravement endommagées. Les atteintes que subit la Galerie du Grotesque ont été recensées avec précision dans un registre d'époque. La muraille était alors tellement fragilisée, qu'on imagina la détruire avant de se raviser et d'entreprendre sa rénovation, en décembre 1759. L'orgue hydraulique, démoli, fut remplacé par un appareillage qui fonctionna jusque vers la fin du XIXe siècle. À cette date, un mécanisme rudimentaire mais ingénieux suppléa de nouveau l'hydraule, avant la "reconstruction" des années 2000. 

Souvenirs de Séville II - L'Alcazár - Inédit - Juillet 2016

Détail du syrinx de 2006 (Photo Karine Lefebvre)

La musique de Francisco Correa de Arauxo de Acebedo (né en 1584 à Séville) émane de nouveau de la Galerie du Grotesque, l'hydraule allégorisant le compagnonnage équivoque entre réalisation technique et création artistique. Certes, "Tout imaginaire de beauté est imaginaire de fiction" (André Malraux in L'Homme précaire et la littérature), mais sans l'intercession de l'artisan... Mains et esprit.

 

Stéphane Saubole

 


 

Blog évoquant l'histoire sévillanne : leyendasdesevilla.blogspot.com.es

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