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Stéphane Saubole - Rédacteur

Arts - David Hockney / Frères Grimm - Inédit - Février 2013

27 Février 2013 , Rédigé par stephanesaubole Publié dans #Beaux-Arts

 

Les contes de l’aquafortiste Hockney


HockneyGrimmexpo

L’exposition David Hockney Six contes des Frères Grimm est accessible jusqu’au 14 avril 2013 sur le site de la Fondation Canal, à quelques pas de la Plaza de Castilla, au nord du centre de Madrid. Inutile de préciser que l’intitulé même de l’événement ne manquera pas d’exciter quelques curiosités… 

 

« Le chemin de David Hockney est décidément difficile à arpenter » diront, in petto, certains des visiteurs découvrant ses gravures présentées à Madrid. Le caractère protéiforme de l’œuvre de ce franc-tireur - éloigné de toute doxa – n’est pourtant pas méconnu ! Précocement célèbre pour des tableaux assimilés au mouvement Pop Art - la postérité veut qu’une rencontre avec Andy Warhol en 1963 à New York ait été décisive - auteur à 30 ans d’un A Bigger Splash inscrit dans le patrimoine artistique mondial, l’artiste né anglais en 1937 a depuis butiné son pollen à toutes les belladones de son temps. Ses représentations picturales de portraits, de scènes d'intérieur, de piscines, de paysages ont précédé des décors d’opéra, des pièces réalisées avec des graffiti, des dessins d’enfants, des papiers collés, des photocopies, des images faxées… Depuis une trentaine d’années, David Hockney s’est voué à l’exploration du photomontage ou photocollage, parfois avec des clichés au Polaroid (A Chair, Jardin du Luxembourg, The Skater, Bigger Grand canyon). Des créations sur iPhone et iPad furent, plus récemment en 2010,  révélées, à la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent. 

 

Un maître de l’aqua-fortis

 HockneyGrimmexpo2

Une visite filmée de l'exposition : link

Confessons que la passion de notre sujet de sa majesté pour les plus traditionnelles techniques de la gravure nous avait échappé. Loin d’une tocade, cet exercice fut pourtant privilégié à l’aurore de sa carrière. D’après le texte informatif rédigé à l’occasion de l’exposition madrilène, David Hockney, après des essais liminaires dès 1961-1962, consacra près d’un an, en 1969, à un projet d’illustration de contes des frères Grimm (avec l’aide d’un assistant du nom de Maurice  Payne). Dans un premier temps, treize histoires furent sélectionnées avant que ne soit restreint à six le total des textes traités, impliquant la production de près de quatre-vingts gravures dont trente-neuf illustrèrent un livre publié en 1970. La petite Histoire retiendra que fut, à la même époque, éditée une version « grand public », vendue approximativement deux dollars et qui rencontra une telle popularité qu’elle fut imprimée à 60 000 exemplaires. Ce sont ces mêmes trente-neuf estampes, présentées à la Fondation Canal, qui attestent d’une très haute connaissance des procédés impliquant l’aqua-fortis des anciens alchimistes. L’artiste combina la technique de l’eau-forte avec celle de l’aquateinte pour vingt-huit œuvres et orna cinq autres de motifs à la pointe sèche. Cette maîtrise des tonalités dues aux morsures, des grenures, des encrages… autorise les à-plats les plus nuancés à voisiner avec des trames audacieuses !

 

Raiponce

Le conte Raiponce. David Hockney ©

 

Mystères et interprétations

 

David Hockney, qui a toujours fait part de son intérêt pour  les contes des Grimm, en avait lu l’intégralité, bien avant qu’il soit de bon ton de s’extasier sur leurs collectes. A contrario, la nature de ces textes a depuis longtemps alimenté les travaux d’exégètes de toutes « confessions »… Une rapide recherche sur le web donne accès à une contribution de l’universitaire française Catherine Tauveron, dont le contenu se révèle plus digeste que le titre jargonnant ne le laisserait craindre (L’habitabilité des contes des Grimm en question). Cette chercheuse souligne le paradoxe de livres « interdits dans les librairies et les écoles par les anglo-américains pendant l’occupation de l’immédiat après-guerre (1945-1949), (...) aujourd’hui inscrits par l’UNESCO au patrimoine de l’humanité, connus et appréciés du monde entier. » Est-il utile de préciser que la censure des occupants des zones allemandes avait été motivée par l’influence supposée de ces ouvrages sur l’élaboration et la diffusion de l’idéologie nazie ? Nous ne nous pencherons pas ici sur ce qui peut, dans les souillardes des sociétés, préluder à leurs plus ignobles remugles... Mais s’il est indéniable que la violence  –  parfois paroxysmique - participe de l’essence même des contes de Grimm, rappelons, à titre d’exemple, que la mythologie grecque recèle de cruautés en tous genres... L’une de ses évocations du XIXe siècle les plus saisissantes présente Kronos dans le tableau Saturne dévorant un de ses enfants ; une œuvre goyesque de la série dite des « peintures noires », actuellement visible, par tous, au musée du Prado. Mais il s’agit d’autres histoires. Comme le souligne avec justesse Catherine Tauveron, la question d’« une violence instrumentalisée à des fins d’éducation » serait plus problématique. Car, dès l’origine, ces parutions étaient destinées à un public enfantin. Catherine Tauveron cite Maria Tatar qui estime que les textes suis géneris véhiculent une « pédagogie de la peur » et énonce : « Un constat à mettre peut-être en relation (du moins Maria Tatar le suggère-t-elle), avec le fait qu’au XIXème siècle, un pédagogue comme Christian Felix Weisse encourage les parents à conduire leurs enfants au spectacle de l’exécution publique des condamnés : la mise à mort d’un coupable est supposée édifiante. » Conséquemment, les deux femmes s’interrogent sur la pertinence de la lecture à des enfants de certaines des histoires les plus cruelles, tout en concédant qu’une sélection s’est faite d’elle-même au fil du temps. Environ vingt-cinq contes sont actuellement proposés au jeune public, sur les plus de deux-cents  publiés par les Grimm.

 

Jeansanspeur

Jean sans peur. David Hockney ©

De la nature du conte

 

Par ailleurs, on apprend (ou pas), dans cette même production universitaire, que « Les féministes des années 70-80 se sont tout particulièrement déchaînées contre la misogynie supposée des contes des Grimm. ( … )  L’idée commune est que le conte est « un miroir des forces qui limitent les femmes », pauvrettes qui ne savent qu’attendre le mâle et ne réussissent le concours que si elles sont belles, parce que la beauté est associée à des traits de caractères positifs (amabilité, douceur… .) et la laideur à des traits de caractères négatifs (agressivité, méchanceté… . ». Les interprétations disneysiennes furent prioritairement visées par celles qui y virent la défense « d’un modèle social patriarcal ». Il est vrai que les figures achétypales de la marâtre et de la sorcière, comme incarnations du mal, sont convoquées de manière récurrente… Laissons cependant le soin à plus instruits que nous de décider si ces recueils sont des fatras conservateurs et machistes, une narration traditionnelle, des exutoires thaumaturges, une « crase des époques », une maïeutique ( !?) ... Il est toujours délicat de choisir qui doit guérir les écrouelles ! En les considérant dédiés à un public adulte et sans les sanctifier, ces écrits nous semblent composer un fonds ancestral qui bruit de terreurs inextricables, de bravoures récompensées, de veules lâchetés ; des aventures - fouissant dans les entrailles des peuples européens - d’êtres de toutes natures, de princesses et de gueux, de vertueux et de fourbes, d’intrépides et de pleutres... 


 Denichet

      Dénichet. David Hockney ©

 


Les contributions des Grimm


Les gravures pré-citées sont donc présentées sur l’un des sites de la Fondation Canal, émanant de l’entreprise publique Canal de Isabelle II, qui gère l’adduction sur l’ensemble de la Comunidad de Madrid. Reconverti en lieu d’art et en parc public, cet ensemble est composé d’un ancien château d’eau, de réservoirs et de bâtiments attenants. L’exposition qui nous concerne fête donc, d’après ses organisateurs, la date anniversaire des deux-cents ans de la première édition des Contes des frères Grimm… Sans s’aventurer trop en avant dans la production de la fratrie Grimm, on peut relever que Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859), en sus de leurHockneyFundacionCanal invraisemblable provende de contes et de légendes, furent des philologues et des linguistes de premier plan.

La contribution scientifique majeure de Jacob Grimm serait sa « Grammaire allemande » (1819-1837), « considérée comme le fondement de la philologie allemande ». Il fut également l’auteur de Poésie des maîtres chanteurs - en VF - (1811), de Mythologie allemande (1835), ainsi que d’une Histoire de la langue allemande (1848) et, accessoirement, traducteur de la grammaire serbe ! Au nombre des publications de son frère, on relève plusieurs travaux ayant pour thème la littérature et les traditions populaires allemandes, parmi lesquels Anciens chants héroïques danois (1811), Les Légendes héroïques de l'ancienne Germanie (1829), La Chanson de Roland  (1838) et Ancien dialecte allemand (1851). De plus les frères oeuvrèrent ensemble à nombre d’ouvrages, dont le premier volume d’un  monumental Dictionnaire allemand, qui ne fut achevé par d'autres érudits qu’en 1958 ! A la lecture de cette fascinante bibliographie, il est remarquable que leur legs le plus durable soit un recueil de contes, dont la première publication date de 1812. Leurs auteurs connurent de leur vivant sept parutions de l'édition en trois volumes et dix de l'édition réduite à un volume. Parmi les plus célèbres de ces récits on note des versions modifiées de Charles Perrault (Cendrillon, La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge) et des « fables » devenues éternelles comme Blanche-Neige et Rose-Rouge, Tom Pouce, Le Joueur de flûte de Hamelin, Guillaume Tell...


Les choix d’Hockney


Sciemment, David Hockney privilégia six histoires moins connues et peu traitées par ses prédécesseurs : Verduela (Raiponce), Juan Sin Miedo (Jean sans peur), El Enano Saltarín (Le nain Tracacassin), El viejo Rinkrank (Le vieux Cric-Crac), La liebre de mar (Le lièvre de mer) et Piñoncito (Dénichet). Il  résolut de s’éloigner d’une illustration stricto sensu de leur trame narrative et choisit de représenter des personnages ou des scènes décisives. Ses interprétations expriment avec force le caractère souvent inattendu des récits ; quand un prétendant, après avoir été avalé par un poisson, se transforme, sur les conseils d’une biche, en lièvre de mer (un gastéropode hermaphrodite dont l’apparence est proche de la limace) pour séduire une princesse, quand la vieille cuisinière Suzon a l’intention de cuire dans une marmite Dénichet, un enfant adopté par le maître de maison, quand une épouse enceinte paye son goût immodéré pour les raiponces (Campanula rapunculus)  par le don de son nouveau-né à une sorcière. 

 

Liebredemar

      Le lièvre de mer. David Hockney ©

 

 

In fine, ce que l’histoire de l’exposition ne dit pas est pourquoi, au juste, une fondation madrilène présente en 2013, des œuvres datant de près de quarante-cinq ans d’un artiste anglais inspiré par les contes collectés au XIXe siècle  par deux frères allemands ? 

 

Les mystères de l’Art…

 

Stéphane Saubole

 

 

David Hockney Six contes des Frères Grimm

29 janvier – 14 avril 2013

Tous les jours, de 11h à 20h, exceptés les mercredis, de 11h à 15h


Fondation Canal

Canal de Isabelle II

Mateo Inurria, 2

28 036 Madrid

 

Site de la Fondation Canal 

www.fundacioncanal.com

 

Site officiel de David Hockney

http://hockneypictures.com/

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