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Stéphane Saubole - Rédacteur

Les invités - Pierre Jacquemin - Inédit - Janvier 2013

27 Novembre 2012 , Rédigé par stephanesaubole Publié dans #Les invités

 

« 2013... L'année Cavafy ! »

 

PortraitPierreJacquemin

      Pierre Jacquemin, aux environs du Caire 

 

2013…. En effet, c’est l’année Cavafy ! Constantin Cavafy, le grand poète alexandrin de langue grecque, né en 1863 et mort en 1933.

 

On va fêter cet anniversaire, les cent-cinquante ans de sa naissance… Les commémorations… Où ? C’est inévitable… en Grèce, partout en Grèce, j’imagine, c’est le grand poète national ! En Egypte ! Evidemment, à Alexandrie surtout, la ville qu’il ne quitta pratiquement jamais.

 

Des articles vont paraître en Angleterre, terre où il vécut une partie de son enfance. E. M. Foster qui le rencontra lors de la guerre de 1914, à Alexandrie, le fit connaître et lui consacra un très intéressant chapitre dans son « Pharos et Pharillon ». On en parlera sûrement aussi à Istanbul, ville qui connut son adolescence, parents phanariotes, mère fille d’un riche diamantaire.

 

Ce fut Marguerite Yourcenar qui le fit connaître en France et elle traduisit tous ses poèmes… mais… qui vraiment connaît Cavafy en France ? Bien que de nombreux traducteurs se soient essayés à la traduction de ses poèmes, souvent brillamment, le très grand poète, qui n’acquit la nationalité grecque qu’à l’âge adulte - il était né sujet britannique, dans cette Egypte qu’il ne quitta pratiquement jamais - le très grand poète demeure trop peu connu. En France.


C’est pour cela, tout d’abord, que je voudrais remercier Stéphane Saubole et profiter de ce blog passionnant qu’il dirige afin de permettre à ses lecteurs de, peut-être, découvrir, si ce n’est déjà fait pour certains, je l’espère, l’étrange profondeur et la « froideur sensuelle » (osons cette expression) de cette œuvre tout à fait inclassable ! Je me demande quels seront les médias qui évoqueront cet anniversaire important dans l’Hexagone.


J’ai écrit deux essais (1), publiés aux Editions Riveneuve, Paris, et c’est au travers de mes deux ouvrages que je vais essayer de rendre un bref hommage à Constantin Cavafy et aux 154 poèmes… les seuls qu’il accepta de reconnaître.

Cavafy PierreJacquemin

 

 « La biographie de Constantin Cavafy tient en quelques lignes. » nous dit Marguerite Yourcenar (2). En même temps, cet homme peu banal troublait l’esprit de ceux qui le rencontrèrent ou le côtoyaient. De temps en temps, des chercheurs passionnés révèleront quelque nouveau détail biographique, la plupart du temps très simple et très émouvant et qui va marquer de son empreinte un nouveau pas dans la recherche de ce qu’il fut peut-être, ou de ce qu’il ne fut pas. D’étonnantes légendes vont circuler à son sujet. Des bribes de conversations récoltées, par chance, présenteront tel élément qui va surprendre ou souvent décevoir dans cette trop grande sobriété qu’on n’attend pas d’un tel personnage.

 

CavafyPierreJacquemin2


Personnellement, j’aime beaucoup cette remarque de E. M. Foster, l’auteur de la Route des Indes : « Un tel écrivain ne pourra jamais être populaire. Il vole à la fois trop lentement et trop haut (3). » C’est une excellent définition que chacun peut comprendre à sa façon. Né riche, riche comme de nombreux Grecs d’Alexandrie à cette époque (la culture du coton, entre autres, suite à l’effondrement des cours en Amérique, lors de la guerre de Sécession), il connut plus tard une certaine pauvreté et dut travailler toute sa vie.


Cavafy1900 jeune homme - Copie

Constantin Cavafy, jeune homme

 

Il menait une double vie, une vie plaisante et reconnue, au grand jour, plutôt mondaine, mais une autre vie, en marge, dans l’obscurité cette fois, dans les coulisses des bars glauques, des rues discrètes et sombres des quartiers différemment fréquentés d’Alexandrie. C’est l’atmosphère confuse de ces lieux qui vont nourrir la grandeur de ses poèmes. Homosexuel discret, nul ne sait grand-chose sur sa vie affective. Il faut dire que l’époque et le milieu social auquel il appartenait ne se prêtaient pas vraiment non plus à ce type de fréquentations. Il semble qu’il n’ait pas connu de relation amoureuse durable. Peu importe, les textes sont là. Des chef-d’œuvres !


Ils sont explicites, une réelle sensualité, parfois brûlante, circule comme un ruisseau souterrain dans presque toute son œuvre. Un érotisme latent et vibrant court dans certains textes où il affleure, tandis que, dans un grand nombre, il jaillit avec chaleur et puissance. Lorsque l’on vient de lire ou d’entendre un poème de Constantin Cavafy, il continue à vibrer en nous durant quelques instants, « Comme une musique, qui, au loin, dans la nuit, s’éteint… ». J’ai dit dans l’un de mes livres qu’on ne sort pas indemne de la découverte d’un texte du vieux poète. Le silence qui suit la lecture est lourdement chargé, on reste en arrêt, on est pris malgré tout et la vision perdure : il faut sortir du poème…

 

Voici quelques textes de Cavafy que j’ai donc traduits dans les essais et que je propose aux lecteurs du blog…

 

Cavafy âgé

Le poète, à un âge plus avancé


Cavafy est hanté par la mort et la vieillesse, c’est la poésie d’un vieillard qui vit dans le regret constant d’une jeunesse enfuie, obsédé par la certitude d’une vie gâchée :

 

 

UN VIEUX

 

Dans la confusion bourdonnante du café, en retrait,

Penché sur la table, un vieux est assis.

Un journal devant lui. Sans compagnie.

 

Dans sa pitoyable vieillesse rabaissée,

Il réalise qu’il a si peu profité des années

Où il avait encore force, beauté, et conversation.

 

Il sait bien qu’il a beaucoup vieilli ; il le sent, il le constate.

Cependant, il lui semble que c’était hier,

L’époque de sa jeunesse … Si courte est la distance, si courte ...

Et il songe à ce bon sens qui s’est bien joué de lui,

A quel point il s’y fiait – quelle folie ! –

Ce menteur qui, toujours, lui soufflait : « Demain … Tu as bien le temps ».

 

Il se souvient des élans contenus, de ces multiples

Joies sacrifiées. Chaque occasion perdue, maintenant,

Se moque de sa stupide retenue.

 

… Le vieux a la tête qui lui tourne : trop de pensées,

Trop de souvenirs. Alors, il s’est endormi,

Appuyé sur la table du café.

 

 

Toute son œuvre est hantée par la recherche désespérée de ces sensations perdues, parfois imaginées.

 


BIEN LOIN

 

J’aimerais bien exprimer ce souvenir …

Mais voilà qu’il s’est effacé … c’est comme si plus rien n’en restait –

Car, bien loin, il demeure, dans mes jeunes années.

 

Une peau … on aurait dit du jasmin !

Cette soirée, le mois d’Août – était-ce en Août ? – cette  soirée …

Je me souviens à peine des yeux ; ils étaient, me semble-t-il, bleus foncés …

Ah, oui, bleus foncés, d’un bleu de saphir.

 

 

L’homme est soumis au Destin contre lequel il ne peut rien et les plus beaux moments ne sont qu’éphémères et jamais ne durent.

 


AVANT QUE LE TEMPS NE LES AIT CHANGÉS

 

Ils souffrirent beaucoup      de leur séparation.

C’est qu’ils ne l’avaient pas souhaitée ;      c’étaient les circonstances.

Un cas de force majeure      avait contraint l’un d’eux       

A partir très loin – à New York ou bien au Canada.

Pour sûr, leur amour      n’était plus celui qu’ils avaient connu.

Sa raison d’être      s’était progressivement atténuée,

Sa raison d’être      s’était effectivement atténuée.

Quant à leur séparation,      ils ne l’avaient pas voulue.

C’étaient les circonstances.      Et peut-être bien que le Destin,

Soudain artiste,      les avait séparés à ce moment-là,

Avant que ne s’éteignît leur amour,      avant que le Temps ne les ait changés ;

Ainsi, l’un pour l’autre,      ils pourront rester

Le beau jeune homme       de vingt-quatre ans, pour toujours …

 

 

Des poèmes sensuels où l’érotisme côtoie l’art et l’écriture, qui, seule, permet de garder les sensations perdues et de les sublimer :

 

 

CONTINUATION

 

Il devait être une heure du matin.

Peut-être une heure et demie …

 

                           Dans la taverne, à l’écart.

Derrière la cloison de bois.

A part nous deux, le lieu était désert

Et une lampe à pétrole l’éclairait à peine.

A l’entrée, manquant de sommeil, le domestique dormait.

 

Personne ne pouvait nous voir. Mais déjà,

Une telle excitation brûlait en nous,

Que tout précaution était devenue superflue.

 

Nos vêtements s’entrouvrirent – nous en portions de légers

Par ce  mois de juillet qui brûlait, divin …

 

Les vêtements qui s’écartent … jouissance de la chair.

Chair, à la hâte, mise à nu – et voilà que cette image

A traversé vingt-six années et que maintenant,

Dans ce poème, elle perdure …

 

 

Cette recherche du passé amoureux devient alors un art de vivre, un travail sur soi, une recherche méditative, un véritable but. L’isolement est poignant, douloureux, l’expression en est sublime et toujours … toujours le Destin :

 


PENDANT LA SOIREE

 

De toute manière, cela n’aurait pas pu continuer. L’expérience

Du passé me le montre bien. Ceci dit, c’est un peu précipitamment

Que le Destin est venu tout arrêter.

Et courte fut la belle vie.

Mais qu’étourdissants étaient les parfums,

Que merveilleux étaient les lits où nous nous sommes couchés,

Et à quelle volupté nos corps se sont-ils offerts …

 

La résonance de ces jours de volupté,

La résonance de ces jours, tout près de moi,

M’a rappelé quelque chose de notre jeunesse en feu ;

Voila que, dans mes mains, une lettre, j’ai repris,

Une lettre que j’ai lue, que j’ai relue jusqu’à l’extinction de la lumière.

 

Je suis sorti ensuite sur le balcon, perdu dans une triste rêverie –

Je suis sorti pour me distraire de mes pensées en regardant au moins

Un peu de cette ville qui m’est si chère,

Un peu du va-et-vient dans les rues et les magasins.

 

 

Une véritable technique de recréation de la jeunesse est élaborée, rappelant des pratiques théosophiques très à la mode à l’époque.

 

 

POUR QU’ELLES VIENNENT

 

 

Une bougie suffit.     Sa fragile clarté

Est plus adaptée,     sera plus accueillante

Quand viendront les Ombres,     quand viendront les Ombres de l’amour ...

 

Une bougie suffit.     Que la chambre ce soir

Ne soit que faiblement éclairée.     Tout abandonné à la rêverie

Et à la suggestion     et dans ce peu de lumière –

Dans ce songe,     j’aurai alors la vision

Que viennent de l’amour,     que viennent de l’amour, les Ombres …

 

  

Seule, la poésie devient le remède à cette détresse, seule, elle permet de mettre en lumière le passé disparu dans l’obscurité de l’oubli. La poésie devient une raison de vivre.

.

 

LE POINT DE DEPART

 

Ils l’ont accompli, ce plaisir

Interdit. Laissant le matelas, ils se sont levés.

En grande hâte, sans un mot, ils se rhabillent.

Séparément, ils sortent, en se cachant, et tandis

Qu’ils s’éloignent, assez inquiets, on dirait

Qu’ils redoutent qu’un je ne sais quoi ne dénonce

A quelle espèce de lits ils se sont laissés allés tantôt.

 

Néanmoins, la vie de l’artiste y a beaucoup gagné !

Demain, après-demain ou par-delà les années, seront composés

Des vers pleins de force dont le point de départ fut ici.

 

 

C’est là toute l’éternité que veut s’approprier le poète dans notre pauvre monde où rien ne subsiste longtemps. C’est alors que le rêve, la rêverie consciente, l’imaginaire exacerbé, vont réparer toutes les souffrances existentielles du vieil homme en redonnant une forme d’éternité aux moments enfuis et précieux. Eternité de son œuvre constamment redécouverte… L’Art, l’écriture, les vers si souvent remaniés fixeront à jamais dans la pérennité du Temps une œuvre incontournable et unique.

 

 

Pierre Jacquemin

 


1. Pierre Jacquemin, Constantin P. Cavafy. De l’Obscurité à la Lumière ou l’Art de l’Evocation. Riveneuve Editions, 2009.

 

   Pierre Jacquemin, Constantin Cavafy. Éros, Thanatos, Hypnos. Poèmes érotiques, Riveneuve Editions, 2011

 

2. Yourcenar Marguerite et Dimaras Constantin, Présentation Critique de Constantin Cavafy – Gallimard, Paris, 1958, p.8.

 

3.   Forster E.M., Pharos et Pharillon, Quai Voltaire, Paris, 1991, p.139.


 

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Stéphane Saubole 24/07/2014 09:28

Thanks for thtat comment !

microsofttechsupportnow.com 23/07/2014 13:27

The poems that are given in the blog are all Sensual erotic poems.tis is really great that I love reading such kind of poems that relate ourselves to the conditions that they are actually in. Thank you so much for sharing this article.