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Stéphane Saubole - Rédacteur

Musique - Inédit - Interview de Juan Rozoff (4) - Octobre 2013

13 Octobre 2013 , Rédigé par stephanesaubole Publié dans #Musique

«  J'aime ceux qui se lâchent ! »

 

 

 

S'entretenir d'Art et DES musiques avec leurs plus sincères serviteurs se révèle toujours un bonheur. Avec ardeur, mais sans affectation, Juan Rozoff évoque son activité de « plasticien », sa démarche musicale et ses projets discographiques. Des sujets d'actualité...

 

 

     L'un des titres de l'album Maison Rozoff interprété sur scène 

 

 

Stéphane Saubole. J'ai lu quelque part que tu ne te considérais pas comme un artiste. Quelle drôle d'idée !

 

Juan Rozoff. J'ai peut être dit une connerie ! J'en dis beaucoup ! Car ce n'est pas exactement ce que je pense. Ce que j'ai sûrement voulu exprimer, c'est qu'une certaine connotation du mot « artiste » m'insupporte ! Il y a des langues dans lesquelles ce mot n'existe pas. Dans certaines sociétés, tout le monde peint, tout le monde sculpte sur bois etc... Ce n'est pas une fonction au sein du groupe social. Il existe, par contre, des sociétés comme la nôtre, avec depuis toujours ses trouvères, ses troubadours... ou, en Afrique, les griots. Et puis, aujourd'hui, on associe en France ce mot à tant d'activités ! Cependant, l'Art, au vrai sens du terme, est au centre de ma vie.

 

StS. Tu as écrit des poèmes, réalisé des sculptures. Explores-tu toujours ces autres voies ?

 

JR. J'ai créé à peu près une centaine de lampes, que j'offrais aux anniversaires de potes. J'ai commencé à transformer des lasers que je récupérais dans les bacs chez Barclay – ceux dont ils ne savaient quoi faire - en les pyrogravant à l'envers, pour que la lumière traverse. Puis, j'en ai eu marre d'offrir des CD qui fondaient sur les ampoules, parce que les gens les posaient dessus, ne comprenant pas que cela allait les détruire... J'ai réfléchi à un éclairage moins puissant, juste ce qu'il faut pour que ça ne les brûle pas et qu'on voit tout de même le message gravé. Progressivement, j'en suis arrivé à fabriquer des lampes de bric et de broc. A cette époque, je vivais à Montreuil et j'allais tous les week-ends aux Puces, afin de récupérer des circuits imprimés de télévision, mon matériau de base. J'achetais également des petits jouets, de vieilles montres, des monocles, des loupes...

 

StS. As-tu exposé tes œuvres ?

 

JR. J'ai organisé une exposition-concert, dans un squat de punks, chez des potes. Et c'était super ! Mais je n'en ai pas vendu. Je ne cherche d'ailleurs pas en vendre. Maintenant, je suis passé à un autre style que j'ai développé. Sans vouloir me la raconter, je crois que cela n'a jamais été fait. Ce sont des créations en plâtre, avec des punaises dorées et des clous de tapissier ou de fers à chaussures. Le problème est que cela prend énormément de temps. Donc, j'ai été dans l'obligation de ralentir. Pourtant, j'ai de plus en plus de projets en tête, dont des statues de plus grands formats. Je sais que toutes mes idées ne se matérialiseront pas, car, il me faudrait un atelier, il me faudrait du temps... et une autre vie !

 

 

    Happy Funky Juan Rozoff en live ! 
 

 

StS. Pour en revenir à la musique, à l'origine tu étais un bassiste.

 

JR. On peut dire bassiste. Mais, je ne suis rien... VRAIMENT. Je ne m'estime pas être un vrai batteur, ni un vrai bassiste, ni un vrai guitariste. J'en sais juste assez de ces instruments pour faire mon truc. Je suis un peu un escroc... entre guillemets. Mais, j'escroque d'une manière sincère !

 

StS. Un multi-instrumentiste comme Stevie Wonder ! A ce sujet, j'ai vu une vidéo de l'un de ses solos de batterie...

 

 

    Stevie Wonder, génial en toutes circonstances ! 
 

 

JR. Il n'y a que lui qui joue de cette manière ! Tu écoutes... et tu te dis « C'est génial ! ». Même si, au début, son jeu paraît bizarre et peut surprendre ! Mais il est extraordinaire à tous les niveaux. Un autre très grand m'a également « trépané », avec son chant d'une telle honnêteté, d'une telle générosité... Otis Redding s'exprimait avec tant de sincérité ! C'est ça la Soul, l'âme ! C'est ce que cela veut dire.

 

 

    La ferveur d'Otis Redding et de son équipage staxien  
 

 

StS. Qui te plaît parmi les soulmen états-uniens actuels ? Cody Chesnutt ? Gregory Porter ?

 

JR. Cody Chesnutt, c'est une vraie balle ! Gregory Porter, génial ! Je l'ai découvert lors d'un de nos festivals. Et comme des millions, je kiffe à mort D'Angelo et le style qu'il a lancé. C'est un peu l'école de Prince, mais à sa manière. J'ai adoré certains titres de ce qu'on a appelé le R'n'B moderne, dont certains titres de BLACKstreet...

 

Landing-on-a-HundredCodyChesnutt

Cody ChesnuTT transcende les héritages de la Great Black Music


StS. A mon humble avis, chez les chanteuses, la plus grande est aujourd'hui Jill Scott.

 

JR. Je suis d'accord. Elle allie une grande technique à une énergie puissante. Elle a tout ! Mais mon ultime référence demeure Aretha... et Tina Turner dans un autre registre.

 

 

JillScottalbum

      Un double album de la plus grande soulwoman actuelle 

    « Le point commun entre Camaron de la Isla, Jean-Sébastien Bach et Prince ! »
  

 

JR. Un jour, un de mes potes - un flippé de flamenco et un grand mélomane - me demande : « Quel est le point commun entre Camaron de la Isla, Jean-Sébastien Bach et Prince ? » Sans réfléchir, spontanément, je lui ai répondu : « la double croche » ! La double croche, ce n'est jamais que... (Juan s'exécute à la voix). Si tu ne mets pas d'accents, c'est juste sans intérêt. Par contre si tu fais... (Juan rythme avec sa voix, en accentuant). Les renversements et les accents, les temps forts et les temps faibles de cette fameuse double croche vont donner Le clavier bien tempéré, vont donner Coltrane... Il n'y a pas que la double croche en musique, mais, à mon avis, ce qui fait la folie d'une buleria de Camaron, comme la folie des Variations de Bach... C'est justement cette évocation de la double croche. Et donc, savoir jouer les bonnes double croches, c'est groover ! (Rires)

 

StS. Mais tout le monde n'est pas Thelonious Monk ! (N.D.R.L. : que les chanceux qui détiennent tout ou partie des enregistrements The London Collection, gravés pour le label Black Lion, le 15 novembre 1971, chérissent ces disques, désormais scandaleusement mal diffusés)

    
Un "absolu" de la musique du XXe siècle...

JR. Ou Mingus ! C'est sûr ! Moi, je suis plutôt Mingus. Il me fascine totalement, même si Monk est tout aussi fascinant ! Mais tous les jazzmen de cette époque « font très peur ». Il y a un tel « jouage » ! Les mecs jouent avec une telle aisance ! Je me dis toujours : « Mais qui étaient-ils ? »

 

StS. Des types comme Coleman Hawkins, Gerry Mulligan, avec ce « gros son »... Et quand tu écoutes Ella Fitzgerald ou Art Tatum ! C'est invraisemblable ! (N.D.R.L. : Arthur Jr Tatum, né à Toledo en 1909 et décédé à Los Angeles en 1956, a suscité l'admiration, la stupéfaction, voire la vénération de tous ceux qui l'on entendu, dont Jean Cocteau, Fats Waller, Dizzy Gillespie, Count Basie, Oscar Peterson, Herbie Hancock, André Previn, Sergueï Rachmaninov, Arthur Rubinstein, Arturo Toscanini ou Vladimir Horowitz !)

 

 

 

       How High The Moon, une interprétation live et un final... 

 

 

 Tiger Rag, enregistré par Art Tatum en 1933. Invraisemblable !
 

 

 

JR. Tous sont invraisemblables ! D'où sortent-ils ? Une telle culture, une telle prodigalité musicale, une telle force ! Et pour cela, c'est génial la musique ! Même si, à compter de ce jour, plus une note n'était enregistrée, nous n'aurions pas assez d'une vie pour savourer ce qui existe.

 

 

Over the Rainbow, enregistré par Art Tatum en 1953. Invraisemblable !
    
  

StS. Il n'y a pas de société sans musique !

 

JR. La musique, c'est la vie. J'ai joué avec l'accordéoniste Roberto de Brasov, qui est un Rom de Roumanie. C'est un incroyable virtuose ! Il m'a raconté que, lorsque qu'il était membre d'un orchestre roumain de musique classique, si un musicien improvisait, il allait en prison ! Je lui ai demandé : « Mais c'est sérieux Roberto ? » « Oui, oui, je t'assure ! » Donc, il y avait des fous qui envoyaient des musiciens en prison lorsqu'ils « sortaient de la partoche ». Mais, une digression, c'est le propre de la musique ! Car même chez Bach ou chez Mozart, il y a des passages où l'interprète « improvise » sur le thème.

 

 

    Danse din boul, interprété par Roberto de Brasov 
 

 

StS. Gould ne jouait pas comme un autre. Il a d'ailleurs été assez critiqué pour cela.

 

JR. Il a été critiqué pour cela ! De fait, l'improvisation fait partie du truc ! Or, certains essayent de brider la musique. Ce qui veut dire l'annihiler. Donc, Roberto se lâche désormais sur ma musique, sur la sienne, sur toutes... Ces années de censure lui ont finalement donné un goût immodéré pour la liberté artistique.

 

 

          Roberto de Brasov se lâche complétement sur scène ! 
  

 

 

« Internet, pour le meilleur et pour le pire »

 

StS. Alors qu'il y a une dizaine d'années le multimédia ne t'intéressait pas véritablement, tu as désormais investi la toile, avec un site, ainsi qu'une présence sur You tube ou sur Facebook. Juges-tu internet comme une évolution positive, comme une chance, comme une contrainte, comme un piège de diffusion gratuite ?

 

JR. Tu viens de résumer ma pensée sur le sujet. Internet s'avère tout cela à la fois. C'est un piège artistique et surtout financier pour les artistes, quels qu'ils soient. Car, en termes de rémunération, c'est « nada ». Les gens s'imaginent souvent que, depuis qu'il y a le piratage, nous gagnons plus avec les concerts. Mais non ! On ne prend pas plus cher ! Cependant, je ne peux pas être totalement opposé au piratage. Car quand j'étais très jeune, je n'avais pas les sous pour m'acheter des disques et je copiais ceux de mes potes sur des cassettes. C'est un peu le même principe pour les « petits » maintenant. Sauf que cette culture du « tout, tout de suite et gratos » est très dangereuse pour l'Art ! De nos jours, les mômes ne savent plus rester en place plus de deux minutes, même pour profiter de ce qu'ils adorent. Cela me paraît un vrai problème. C'est une consommation « kleenexienne » de la musique.

 

StS. N'est-ce pas négatif que la télé-réalité laisse entendre que l'on puisse être chanteur ou musicien en deux mois ?

 

JR. Le paradoxe est que c'est vrai ! On peut être chanteur en deux mois. Si tu as le feeling ! Rien ne t'empêche ! C'est ce que je trouve génial avec internet. L'émergence d'inconnus qui, du jour au lendemain, accèdent à la célébrité parce qu'ils ont diffusé un bon titre me paraît un phénomène positif. C'est une liberté extraordinaire... même si c'est à double tranchant. Je vois un espoir en internet pour les gens qui souhaitent se cultiver à peu de frais ou apprendre. Tu as accès à tout. Si tu veux connaître le chant grégorien du XIVe siècle au XIV siècle et demie...

 

StS. A titre personnel, c'est actuellement Ali Farka Touré ! Je découvre progressivement cet artiste sur You tube.

 

 

ali-farka-toure-savane-2006

L'ultime témoignage discographique de l'immense Ali Farka Touré

  

JR. Tu écris Ali Farka Touré sur un moteur de recherche et tu as accès à presque tous ses enregistrements ! Pour cela, je trouve cela grand. Mais les réseaux sociaux comme Facebook se révèlent aussi des pièges, car leur fonctionnement me fait penser à un miroir.

 

StS. Tout le monde devient sa propre star...

 

JR. Il y a de cela. Mais surtout, je constate un effet miroir, avec des comportements du type : « Vite, je vais voir si les gens ont liké mon comment ou mon post ! » Je me suis moi-même pris au jeu, avant de réagir : « Mais qu'est-ce qui t'arrive mec ? Qu'est-ce que tu en as à faire que les gens aiment ou pas ! »

 

StS. Cela encourage une forme de narcissisme.

 

JR. C'est du narcissisme pur et dur. Bien souvent, plus les personnes pratiquent, plus elles sont seules et moins elles communiquent, au véritable sens du terme. Car les gens ne se rencontrent pas. Par ailleurs, j'ai un peu peur qu'internet soit récupéré. Donc, comme toujours avec l'être humain, les aspects bienfaisants et néfastes se mêlent.

 

« J'ai commencé à enregistrer un album »

 

StS. Demeures-tu attaché au format du CD, et réfléchis-tu à de nouveaux projets de cette nature ?

 

JR. Oui, et j'ai déjà commencé à enregistrer ! Concernant le format, quel que soit le support, cela reste des chansons : la 1, la 2, la 3, la 4... jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place ! Avant, c'était le vinyle, la cassette, puis le CD et maintenant Itunes ou autres. Mais on s'en fiche. L'important, c'est le contenu. Je continue à produire, à enregistrer, à arranger, à imaginer ma musique. J'ai un projet d'album, qui ne va pas mettre mille ans à sortir. Parce que j'en ai assez de mettre mille ans à sortir un disque. C'est tellement ridicule.

 

StS. Toujours dans une direction funky ?

 

JR. Pour le coup, je me suis vraiment pris pour un auteur. (Rires). C'est bien plus écrit. Je suis tombé amoureux de la langue française, en la découvrant, en la pratiquant, avec des clés très personnelles. Les paroles ont donc plus d'importance que pour tout ce que j'ai enregistré jusqu'à présent. Mais j'ai tout de même composé des titres résolument funky, parce que je crains, qu'en concert, le public s'ennuie avec mes chansons. Ou pas !

 

StS. Comment est né ton groove ? Pourquoi cela a toujours continué et pourquoi cela continuera ? Ce groove et cette énergie sur scène...

 

JR. C'est gentil. Tant mieux si c'est vrai. Je dirais que j'ai toujours eu le groove, sauf les fois où je ne l'avais pas ! C'est comme l'inspiration. Le groove veut dire sillon. Parfois, je ne suis pas dans le sillon ! Je suis un peu à côté... et c'est déjà à des kilomètres ! Par contre, quand j'y suis, cela me fait un tel effet que c'est vraiment là où je voudrais rester toute ma vie.

 

StS. Sans verser dans la psychologie de comptoir, Juan Rozoff est-il trop intransigeant ?

 

JR. Oui, légèrement intransigeant... (Rires)

 

StS. Ce positionnement ne s'avère pas, parfois, un handicap ?

 

JR. Oui, parce qu'on passe vite de perfectionniste à maniaque. Je me suis aperçu que c'était une erreur et que je me pénalisais avec ce comportement.

 

StS. C'est plutôt une qualité que d'être intransigeant. Des créateurs comme Miles Davis ne transigeaient avec rien.

 

JR. Mais avant d'être des personnes intransigeantes, ce sont des génies musicaux ! Ce que, sans fausse humilité, je ne suis pas. Moi, je suis un bricoleur. Peut être que, dans ma bricole, il y a un peu de génie... de temps en temps... quand je me débrouille bien. Mais je ne suis pas un génie de la musique ni un virtuose. Nous parlons là d'artistes qui ont étudié la musique, au vrai sens du terme. Après, je connais moult musiciens qui savent parfaitement lire et écrire, mais qui ne sont pas des grooveurs pour autant.

 

« Catherine Ringer est immense ! »

 

StS. Bridera-t-on un jour Juan Rozoff ?

 

JR. Non ! A chaque fois, je suis le seul à me brider. Et, à chaque fois, je le regrette. D'ailleurs, ceux qui me plaisent se lâchent complètement. Même si ce n'est pas ma came, j'adore Philippe Katerine. Il propose quelque chose de complètement décalé, de rigolo... Tu ne sais pas si c'est du lard ou du cochon. Et j'aime ça ! Parce que c'est entier. Pour cela également, j'ai toujours été un grand fan des Rita.

 

StS. J'ai eu la chance d'assister, ces dernières années, à des concerts de Catherine Ringer. Elle est géniale et je pense même que c'est une chanteuse sous-estimée !


 

catherine-ringer-ring-n-roll

           Une offrande de Catherine Ringer ! Ring n' Roll, paru en 2011
  
  

JR. Oui, c'est génial ! Elle est grande, elle est IMMENSE, Catherine Ringer ! C'est l'une des plus grandes interprètes françaises de tous les temps. C'est aussi simple que cela. J'ai une admiration sans bornes pour Catherine Ringer ! Et pour les Rita également.

 

StS. Et quand on parle de funk français, on les oublie ! Andy, c'est super funk ! Et Fred Chichin, il jouait funk !

 

 

RitaMitsukoThenocomprendo

           Inscrit dans notre patrimoine culturel... 

  

JR. Mais grave ! Andy, c'est une balle ! D'ailleurs, quand j'ai groové avec eux, j'ai pu constater à quel point ! Fred Chichin était un fan de la première heure de Prince. Et les Rita sont grandioses !

 

 

Propos recueillis par Stéphane Saubole

 

 

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