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Stéphane Saubole - Rédacteur

Sport - Bordeaux Madame - Serge Simon - Octobre 2008

4 Mai 2012 , Rédigé par stephanesaubole Publié dans #Clubs et personnalités du sport

« Je serais malheureux si on m’obligeait à vivre autrement »

 

A 41 ans, celui qui, pilier gauche de la première ligne des « Rapetous » béglais a jeté sa gourme avec quelque fracas sur les terrains au seuil des années 90, s’est révélé, dès l’arrêt de sa carrière, prodigue en projets de toutes natures. Médecin en charge depuis 2000 du « centre d’accompagnement et de préventions pour les sportifs » (CAPS), président de Provale jusqu’en 2006, il a, en sus d’interventions remarquées dans les médias, publié trois livres aux Editions Prolongations et terminé récemment un documentaire destiné à la télévision. Cet entretien autorisera à découvrir les attributs moins connus qui émaillent cette riche personnalité. Serge Simon convainc par la contagion de son enthousiasme et ponctue ces phrases de nombreux éclats de rires !

 

Bordeaux Madame. Comment est venue la passion du rugby chez un enfant originaire de Nice ?

 

Serge Simon. Issu d’une famille aux origines italo-niçoises, j’ai grandi jusqu’à l’âge de dix ans à Paris, dans un milieu logiquement éloigné de la culture rugbystique. Initialement, ce n’était d’ailleurs pas du tout une passion. En revanche, mon instituteur dans une école parisienne - un Audois du nom de Joseph Belmonte - évoluait dans l’équipe de Paris XIII et entraînait dans ce même club. Or, j’étais un enfant extrêmement obèse…fort…gras et maladroit ! Il en résultait que j’étais mal à l’aise dans le cadre des activités sportives scolaires et que surtout je faisais involontairement mal à mes camarades de jeu. La petite histoire veut que cet instituteur-rugbyman ait prétexté mes particularités afin de créer une section rugby dans cette école primaire…Je me souviens parfaitement du jour où je l’ai accompagné à un entraînement de Paris XIII. J’ai découvert un sport qui m’a bouleversé. Tout ce qu’on me reprochait ailleurs – cette maladresse congénitale - devenait une somme d’atouts incroyables pour cette discipline dont le but est justement de pulvériser les adversaires. On me donnait un ballon ovale et on me disait : « Fonce dans le tas ! ». Tout le monde riait. J’ai eu l’impression de naître jour-là. Ma vie s’est transformée et…je suis devenu un homme heureux !

 

BM. Lequel de vos deux titres de champion de France, glanés en 1991 et en 1998, demeure votre plus grand souvenir sportif ?

 

SeS. Avec le recul, les deux situations apparaissent difficilement comparables. Il y a une plus grande profondeur dans la quête du Brennus en 1998 car il succède à une traversée du désert, à un paradis perdu du nom de Bègles. A l’âge de 25 ans, j’avais arrêté de pratiquer le rugby pendant deux saisons. En 1998, nous étions donc animés de sentiments qui oscillaient entre l’esprit de revanche et l’exaltation permanente. Autant, lorsque tu vis un premier succès, tu ne perçois pas tout, autant, lorsque se profile une réussite de la même nature, tu ressens mieux l’évolution du phénomène. Je m’imaginais pourtant que ce que j’avais perdu ne se reproduirait jamais. Comme certains journalistes l’ont relevé avec gentillesse, j’ai participé à une épopée unique dans l’histoire du rugby français. Une première ligne (Philippe Gimbert, Vincent Moscato, Serge Simon), avec un demi de mêlée capitaine (Bernard Laporte), qui enlève un premier titre avec un club, Bègles, puis qui se reforme sept ans après sous d’autres couleurs, le Stade Français, avec un entraîneur nommé Bernard Laporte et redevient championne de France …C’est hallucinant. Cette profondeur associée au second titre fait écho à l’incroyable spontanéité du premier. Nous avions alors vingt ans et étions tous plus cons les uns que les autres ! Nous partagions un sentiment d’impunité, de puissance totale. Au vrai, c’était débile, l’apanage de la jeunesse et de la connerie. Naturellement, l’équipe avait ensuite implosé.

 

« Qui aurait pu prévoir ? »

 

BM. Avec la distance, quelle est votre appréhension de cet imaginaire béglais ?

 

SeS. Je ne toucherais à rien de cet épisode qui nous a construit. Ce que l’équipe a vécu en 1991 ne se réécrira pas. Nous étions tels quels, avec nos forces et notre terrible faiblesse. Il s’imposait un aspect « art brut », sur et en dehors du terrain. Rien n’était pensé, réfléchi, académique…Nous ne gérions pas du tout la situation. On se consumait en même temps qu’on explosait et tout s’est terminé dans un immense chaos. Nous avions fauté, puis payé notre manque d’humilité. Lors des derniers Jeux Olympiques, j’ai participé à une émission de radio avec Vincent Moscato et Bernard Laporte. A Pékin, en échangeant, nous avons conclu : « c’est fabuleux ». Qui aurait pu prévoir, à notre arrivée à Bègles, que nous serions réunis vingt ans après dans un studio de RMC, l’un chroniqueur vedette et acteur, l’autre Secrétaire d’Etat aux sports ou moi-même avec mon parcours... Conséquemment, nous avons préservé un lien indicible.

 

BM. Vous avez obtenu un diplôme de médecin à 25 ans. Comment avez-vous concilié votre carrière sportive et ces études ?

 

SeS. A l’époque, nous entraînant que trois fois par semaine en soirée, il était possible d’exercer une profession ou de poursuivre des études. Je me considérais même comme un étudiant privilégié puisque j’étais payé – au noir – pour jouer au rugby. Et si institutionnellement aucun aménagement n’existait, j’ai toujours bénéficié de soutiens au club et à l’Université. En dépit de l’opinion assez généralisée en Faculté qui voulait que les sportifs fussent des abrutis, il y avait toujours un professeur ou un doyen qui fréquentait Musard les dimanches. De manière informelle, des arrangements se concluaient. Je n’ai pas rencontré de vraie difficulté ?

 

« Provale, une superbe aventure »

 

BM. Pourriez-vous évoquer l’expérience Provale ?

 

SeS. Lors de ma carrière de joueur, j’avais la réputation d’être une « grande gueule », assez exposée dans les médias. Nous prenions la parole et revendiquions certaines idées afférentes à la condition des joueurs. A l’époque où je cesse de jouer, un syndicat de rugbymen – le SNJR - avait déjà été créé. Son président, Jean-Marc Lhermet, souhaitant ne pas renouveler son mandat, cherchait un successeur. Alors qu’il ne me connaissait pas, il m’a contacté, presque par défaut car il ne dénichait pas de candidat dans son entourage. Un ami commun a facilité notre rencontre et a contribué à me convaincre d’accepter. Il est vrai qu’après s’être plaint pendant des années du manque de représentativité des acteurs du terrain, il eût paru assez incohérent de refuser cette fonction. Cette expérience de six ans s’est avérée une superbe aventure…qui se poursuit puisque le syndicat des joueurs de rugby est l’un des plus puissants du sport professionnel. Cela demeure une vraie fierté pour moi d’avoir contribué à l’élaboration d’une véritable convention collective. Ainsi désormais, non seulement les joueurs sont présents à la table des négociations, mais leur accord est indispensable pour acter de toute décision.

 

BM. Est-ce une même aspiration qui vous anima quand vous avez abordé un sujet jusque là tabou : la fragilité psychologique du sportif ?

 

SeS. Oui certainement. Au vrai, j’ai commencé à évoquer médiatiquement ce thème dans un contexte très singulier : celui de l’affaire Festina. Les micros se sont tendus vers moi, étant réputé un « bon client » par les journalistes, de surcroît sportif et médecin. Afin d’éviter d’énoncer trop d’âneries, je me suis rapproché de quelques amis psychiatres, spécialistes du domaine des addictions. Ceux-ci tenaient un discours très médical relatif au dopage et déclaraient que ce fait s’apparentait certes à de la tricherie mais qu’il avait trait également à des consommations de produits tels les amphétamines, les stéroïdes, la cocaïne, dont ils connaissaient bien les effets. J’ai donc eu l’opportunité de relayer publiquement ce message qui parut original et interpella…jusqu’à la ministre des sports de l’époque. Heureusement ce brouhaha a auguré d’actions concrètes avec la création du centre d’accompagnement et de préventions pour les sportifs (CAPS), un service dédié à toutes les psychopathologies liées au sport intensif. Beaucoup s’imaginent que nos interventions dans le cadre de cette structure ne sont liées qu’au dopage. Alors que l’équipe du CAPS, constituée de psychiatres, de psychologues et d’un sociologue, traite - avec des missions de prévention, d’accompagnement, de soin et de recherche - des addictions, des troubles alimentaires, des dépressions et des crises anxieuses, du surinvestissement…C’est d’ailleurs un champ médical extrêmement étudié dans la littérature scientifique depuis les années 60, mais dans la pratique aucun centre spécialisé n’existait.

 

« Il est pilier et il lit Kundera !»

 

BM. Vous évoquiez les médias. Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de consultant à France Télévision après avoir couvert la coupe du monde de rugby en 2003 et les JO d’Athènes l’année suivante ?

 

SeS. J’aurais souhaité poursuivre cette aventure, mais j’ai fait les frais d’une guerre interne à France Télévision. Pour résumer, on m’a remercié, avec d’autres, à la fin de l’année 2004, après le départ du directeur des sports qui nous avait recruté. Je me suis retrouvé dans le mauvais camp et suis depuis persona non grata auprès de ces chaînes de télévision.

 

BM. Cependant, vous continuez à intervenir publiquement. Recherchez-vous cette médiatisation et que vous apporte-t-elle ? 

 

SeS. A l’époque où j’évoluais sur les terrains, j’étais un peu considéré comme « l’intello » qui joue au rugby. Je me souviens très bien d’un article qui me caricaturait, dans le style : « Il est pilier et il lit Kundera ! ». Quelle histoire ! Incroyable ! Alors que paradoxalement je ne suis pas du tout un consommateur de sport à la télévision, j’éprouve en revanche la nécessité de réfléchir en permanence aux thèmes attachés à cette activité humaine. Pour moi, le sport est un phénomène très complexe avec des rôles sur les plans sociologique, psychologique, symbolique ou sociétal. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à l’affirmer, comme en témoignent une foultitude d’écrits. J’apprécie donc de partager mes points de vue, parfois un peu différenciés, avec le public. Notamment, dans le cadre de l’émission de RMC « A vos marques », j’aborde des thèmes qui paraissent plus éloignés de l’actualité sportive : le handisport, l’Afrique…

 

« Je ne me considère pas comme un écrivain »

 

BM. Les chroniques publiées dans « L’Equipe » furent-elles des préalables à vos livres ?

 

SeS. Ces exercices d’écriture constituèrent incontestablement un terrain d’entraînement. La mécanique de l’écriture s’est rodée ainsi. Ecrire est vraiment un sport de combat ! J’ai donc du m’imposer une forme de gymnastique de la rédaction en réalisant ces textes destinés à la presse.

 

BM. Estimez-vous être devenu un écrivain ?

 

SeS. Non. Au même titre qu’à l’époque où je peignais, je ne me suis jamais considéré comme un peintre. Selon moi, être écrivain ou peintre…artiste…est avant tout un positionnement dans le monde, dans la société. Un véritable auteur joue son existence sociale, financière ou familiale avec les mots. Je n’entre pas dans ce cas de figure. J’écris, avec plaisir et laisse le soin aux autres de juger d’un éventuel talent. A titre d’exemple, je peux citer Nicolas Bouvier ; un écrivain voyageur dont le style est pour moi un aboutissement total. Il exhale de ses écrits une poésie, une liberté qui suscitent en mon for respect et admiration. Un artiste, c’est Nicolas de Staël, Matisse…

 

BM. Francis Bacon…

 

SeS. Oui, des individus qui mettent dans la balance leur existence en créant. Il n’existe pas pour eux d’ailleurs ou d’après. Bien que j’ai l’intention de poursuivre cette activité, j’ai bien conscience que je ne deviendrai jamais un écrivain.

 

BM. La médecine, l’écriture, la peinture, la politique, les métiers de fleuriste ou du marketing sportif…Pourquoi développez-vous autant d’actions ?

 

SeS. Je ne saurais y répondre…Ce mode de fonctionnement m’apparaît plus naturel que celui qui serait son contraire. Je serais malheureux si on m’obligeait à vivre autrement. Actuellement, je peux me lever un matin avec une nouvelle idée en tête – vendre des fleurs par internet, créer une société, écrire un livre, réaliser un film – et la concrétiser si elle entre dans le domaine du possible. De plus, j’éprouve toujours le sentiment que le meilleur est à venir, que demain se produira un événement génial... Récemment j’ai terminé un documentaire concernant les enfants des rues de Dakar qui sera diffusé à la télévision avant la fin de l’année. Ce rythme de vie explosif, ce foisonnement de projets me conviennent parfaitement.

 

« Je suis attaché à Bordeaux »

 

BM. En comparaison à ce bouillonnement de dilections, votre attache à Bordeaux paraît s’inscrire dans une certaine continuité.

 

SeS. J’ai pourtant visité mille endroits où j’aurais aimé vivre ! Mais, de facto, mon existence se déroule depuis 21 ans à Bordeaux. Je suis attaché à cette ville personnellement et familialement.

 

BM. Citeriez-vous quelques lieux bordelais de prédilection, en journée ou le soir ?

 

SeS. Cela ne revêt guère d’originalité, mais les balades sur les quais ou dans le centre-ville me plaisent beaucoup. Vivant une partie de mon temps la nuit, je fréquente actuellement en soirée la place Fernand Lafargue, récemment rénovée. Il s’y crée un lieu de vie nocturne attrayant.

 

BM. Entre les quartiers Saint-Pierre et Saint-Michel…

 

SeS. Oui…Le bar « L’Apollo », après une période de relatif sommeil, connaît un beau renouveau. Des terrasses agréables prennent vie sur la place Lafargue. Par capillarité, la rue Saint-James accueille désormais des restaurants et des bistros. J’y suis souvent car j’aime l’idée d’assister à la naissance d’un nouveau pôle de la nuit…Cette dynamique me séduit.

 

Propos recueillis par Stéphane Saubole

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