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Stéphane Saubole - Rédacteur

Théâtre - Vaca 35 Teatro / Genet - Inédit - Août 2013

1 Août 2013 , Rédigé par stephanesaubole Publié dans #Théâtre

Genet et... l'émotion mexicaine !

 

Au mitan du mois de juillet, dans le cadre du festival Fringe Madrid, le site culturel Matadero accueillit le collectif mexicain Vaca 35 Teatro en Grupo pour des représentations de la pièce Lo único que necesita una gran actriz, es un gran texto y las ganas de triunfar, une création inspirée des Bonnes de Jean Genet. Une « adaptation » libre et intense.

 

Vaca35teatroFringeMadrid2013


Il est peu probable que les spectateurs de la première des Bonnes, au théâtre de l'Athénée, le 19 avril 1947, se vissent offrir un verre de tequila par Louis Jouvet ! C'est pourtant avec une bouteille de ce breuvage que le metteur en scène de Lo único que necesita una gran actriz, es un gran texto y las ganas de triunfar reçut le public madrilène... Incontestablement, l'absorption de ces « chopitos » offrit un avant-goût d'une pièce, (très) librement inspirée de l'oeuvre de Genet, tant cette interprétation de La Criadas remua le sang et les sens. Il est vrai que l'écrit le plus célèbre de l'aède « sanctifié » a toujours suscité quelques émois ! Dans un immédiat après-guerre où les vertus étaient volontiers convoquées, la mise en scène de Jouvet reçut un accueil pour le moins frileux... Même sa genèse a longtemps prêté à débat ! Il semblerait cependant que l'embrouillamini soit désormais éclairci. De fait, deux textes furent publiés en 1954, dans un même volume par l'éditeur Jean-Jacques Pauvert. La version la plus connue – parfois appelée « définitive » par les exégètes – fut la première présentée sur scène et parut, en 1968, dans des Oeuvres complètes. Genet – qui avait manifestement lui-même remanié le manuscrit - la datait de 1946, mais non antérieure aux répétitions de mi-septembre. L'autre, plus « bavarde », selon l'auteur, avait été publiée par la revue L'Arbalète au printemps 1947, avant d'être présentée en 1954, au Théâtre de la Huchette, par Tania Balachova.

 

Une œuvre presque distincte

 

Créée en novembre 2011 par le collectif mexicain Vaca 35 Teatro en Grupo, Lo único que necesita una gran actriz, es un gran texto y las ganas de triunfar s'avère, de par son format et son sujet, assez éloignée de ses devancières, sans cependant verser dans la tépidité. En talentueux hérésiarque, le jeune metteur en scène Damián García Cervantes, co-fondateur et directeur artistique de la troupe, s'est également affranchi des recommandations rédigées par Genet, ainsi que des didascalies, créant une œuvre presque distincte. C'est une précision et non un blâme... Madame est absente, privant l'audience d'un archétype de bourgeoise parisienne d'époque, dont l'odieuse condescendance oscille entre l'impudicité du cynisme et la vertu auto-proclamée. Le décor n'est pas la pièce luxueuse où les deux sœurs parodient obsessivement, en un rite occulte, leur condition ancillaire, bravant en secret leur domesticité et balbutiant leurs criminelles intentions. Point, non plus, de funestes deus es machina, mais plutôt une « épiphanie méphitique », que révèle une narration focalisée sur le lien viscéral entre deux femmes. De cette relation, il émane une intensité galvanique dont la mise en abyme impose un régime de vérité à ces êtres suspendus par la rage et le désespoir...

 


 

Une invraisemblable qualité de présence

 

Dans un espace volontairement restreint, les personnages délivrent au monde, sur leur « gibet d’infamie », des vérités successivement orageuses, violentes ou désespérées. Les deux actrices - Diana Magallón et Mari Carmen Ruiz -  se racontent leurs avanies, s'apostrophent avec virulence, se hurlent leurs désirs mortifères, s'agonissent d'injures, évoquent leurs existences névrotiques, leur destin garrotté, leurs perspectives étranglées... Elles se lancent à cœur perdu, durant 50 minutes, en un rare numéro d'équilibristes, jouant, parlant, mangeant, buvant, cuisinant, nettoyant, se lavant, se dénudant, dansant, chancelant... sans jamais se départir d'une haute maîtrise gestuelle et d'une invraisemblable qualité de présence.

 


Ainsi incarné, le récit en appelle autant à un tragique amphigourique qu'à la poignante mornerie du quotidien, avec ses gestes hérités, répétés, routiniers. L’habituel envahit toujours, fût-il un atavisme cloacal, un prône ordalique ou un chant exaspéré... Le jeu et les déplacements des protagonistes établissent une connexion physique, captant le public et l'élevant dans le réalisme magique de l’émotion. L'assistance est puissamment confrontée à ses espérances, à ses effarements ou à ses renoncements et semble entendre une voix la narguer (celle d'Antonin ?) : « Défiez-vous du mépris ! La figure torve de fama fatum, à tout instant, peut surgir». En une étonnante issue, les deux interprètes, enlacées avec tendresse, se content une belle histoire, comme une berceuse avant de s'endormir...

 

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Deux actrices à coeur perdu (Photo Paula Prieto 2012)


Fringe, toujours à la marge

 

Sur leur site internet, on apprendra que Vaca 35 Teatro en Grupo, fondée en 2007, est « une troupe de théâtre indépendante qui souhaite instaurer un dialogue direct avec le spectateur. » Y est affirmé le postulat de rompre avec les stéréotypes « établis et présentés actuellement par le théâtre mexicain ». Damián García Cervantes, après un diplôme dans la région de Yucatán et l'obtention de divers prix a déjà adapté des auteurs aussi différents que Milán Kundera, Jorge Ibargüengoitia ou Charles Dickens ! Concernant la représentation madrilène, elle s'inscrivit dans le cadre du festival FRINGE13 (du 5 au 27 juillet), dédié aux arts de la scène et à la musique. Fringe Madrid – du terme anglais signifiant « marge » - est l'un des trente événements « alternatifs » de ce nom dans le monde, inspirés d'un festival « off » créé dès 1947 à Edimbourg. Aujourd'hui l'événement originel est universellement connu, accueillant, chaque année, en Ecosse, près de deux millions de personnes.

 

Matadero Madrid, Centro de Creación Contemporánea !

 

MataderoMadridStSaubole

Un aperçu de Matadero Madrid (Photo Stéphane Saubole)


Après une première édition, en 2012, au centre culturel Conde Duque, le Fringe de la capitale espagnole a pris ses quartier au Matadero Madrid, Centro de Creación Contemporánea. Des expressions dans tous les domaines du spectacle vivant y eurent droit de cité ( théâtre, musique, performances, lectures, danse, poésie, vidéos, ateliers, activités destinées aux enfants... ). La spécificité madrilène est d'orchestrer des comparutions dans les espaces les moins conventionnels, comme des couloirs, des soupentes, des sous-sols... Situé au sud du centre-ville – quartier de Legazpi, avec un accès à 50m de la station de métro du même nom – Matadero est l'ancien abattoir et marché aux bestiaux de la capitale, transformé en un exceptionnel espace culturel. Le site s'avère un ensemble industriel à l'architecture remarquable, construit entre 1908 et 1928. Depuis leur réhabilitation, chacun de ses pavillons offre une programmation et des services variés. Un centre d'exposition de 4 000 m2, un grand espace en plein air, des cinémas, des restaurants... agrémentent les lieux. La pièce Lo único que necesita una gran actriz, es un gran texto y las ganas de triunfar fut présentée dans ce contexte du 5 au 13 juillet, puis accueillie dans d'autres salles de la ville ( La Casa de la Portera et Kubik Fabrik ), avant une programmation en août à Malaga, en septembre au Mexique et à Cuba... Pourquoi ne pas l'imaginer, un soir ou l'autre, dans l'une des cités de l'Hexagone ?


Stéphane Saubole

 

 

Le site du festival Fringe Madrid

http://www.fringemadrid.com/ 

The canadian association of Fringe festivals

http://www.fringefestivals.com/ 

Le site de Matadero Madrid, Centro de Creación Contemporánea

http://www.mataderomadrid.org/ 

Le collectif mexicain Vaca 35 Teatro en Grupo

http://www.vaca35teatro.com.mx/ 



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